Cheikh Ould Ahmed Ould Baya ses nouvelles fonctions de Maire de la ville minière de
Zouérate, ne l’ont pas empêché de remplir sa mission de négociateur en chef des accords de pêche avec l’
Union Européenne en vue du renouvellement du Protocole signé le 31 juillet 2012 pour une période de deux ans.
C’est effectivement lui, en qualité de Conseiller du ministre des pêches
qui a dirigé la partie mauritanienne aux deux premiers rounds des
négociations dont un à Bruxelles et l’autre à
Nouakchott. Qu’est-ce qui n’est pas dit actuellement sur ces négociations ?
Comme si l’on voulait revenir à l’atmosphère délétère qui avait
accompagné les premières négociations quand, avec la complicité de
certains opérateurs mauritaniens, d’acteurs politiques prêts à s’enrôler
pour les causes les plus suspectes, de quelques plumes servant à la
demande, une campagne a été lancée contre l’Accord auquel
«on» reprochait de servir les intérêts de la
Mauritanie avant tout.
Pour parler des négociations engagées et bien sûr des problèmes de gestion de la ville de
Zouérate, nous avons rencontré
Cheikh Ould Baya.
La Tribune : Les
négociations pour le renouvellement du Protocole de pêche avec l’UE ont
commencé en Mai dernier. Il semble que vous buttez sur des questions
difficiles encore une fois. Lesquels ?
Cheikh Ould Ahmed Ould Baya : Un protocole de cette
taille, avec des intérêts énormes, ne peut se conclure aussi facilement
que certains peuvent penser, car il s’agit d’un coté, de 28 Etats
composant l’Union Européenne (UE) avec leurs attentes spécifiques, et de
l’autre, d’un pays en voie de développement et qui entend tirer le
maximum de profits de ses richesses, notamment par la prise en compte de
l’exigence d’une exploitation durable, respectueuse des cycles naturels
et des possibilités offertes, mais aussi de la nécessité pour lui d’en
faire un moteur de développement.
Tout cela engendre toujours
des négociations en coulisses parfois plus compliquées que celles qui
sont officielles. Alors patience...
La Tribune : Parmi les points qui bloquent on parle de la date d’entrée en vigueur du Protocole en cours.
Cheikh Ould Ahmed Ould Baya : Effectivement Bruxelles
considère la date du 8 octobre 2013 qui coïncide avec le vote du
parlement UE, alors que pour nous, l’Accord, signé le 31 juillet 2012 à
Nouakchott qui est immédiatement entré en vigueur, comme d’ailleurs pour
tous les protocoles antérieurs.
Aujourd’hui Mr Roberto Cesari, le nouveau négociateur en chef UE parle
de parafe et non de signature, arguant en plus que son prédécesseur et
actuel patron n’est pas habilité à signer ce document. Alors que le
Protocole est public et accessible a tous et il suffit de le voir pour
constater qu’il a bien été et paraphé et signé en bas de page par MR
Stefaan DEPYPERE, celui-là même qui avait mené les négociations de
l’époque.
La paraphe et la signature ne peuvent être confondues. D’ailleurs la
cérémonie de signature est passée dans beaucoup de chaines Tv
mauritaniennes et étrangères. Quant à sa compétence pour signer, elle ne
nous est pas opposable. Elle aurait dû être soulevée immédiatement par
Bruxelles si cela posait problème.
Au lieu de cela, comme d’habitude, Bruxelles avait demandé par écrit
(toujours signé de la main de Mr Stefaan DEPYPERE) à la Mauritanie de ne
pas interrompre les activités des navires UE en attendant
l’accomplissement des procédures européennes. Comme d’habitude, cette
faveur a été accordée parce que la confiance règne entre les vieux
partenaires.
C’est ainsi qu’une quarantaine de navires avaient continué à pêcher à la
demande officielle de Bruxelles, laquelle renvoyant au Protocole de
juillet 2012.
Nouakchott peut comprendre des retards de paiement pour la première
année, dus aux procédures liées au calendrier du Parlement UE, comme
cela a été le cas en 2006, mais vouloir découpler ce paiement de la date
effective du démarrage des activités de pêche semble illogique, tout
simplement.
La Tribune : Mais les
navires pélagiques et crevettiers n’avaient pas renouvelé leurs licences
et n’ont commencé à pêcher que cinq mois plus tard. Comment pensez-vous
compenser ce manque à gagner pour l’UE ?
Cheikh Ould Ahmed Ould Baya : C’est au contraire la
Mauritanie qui devait être dédommagée pour les quotas réservés et non
pêchés par l’UE car ils ne pouvaient être attribués aux autres
partenaires. A mon avis, la position aurait été plus compréhensible, si
Bruxelles avait dénoncé le Protocole pour «niveau réduit d’utilisation
des possibilités de pêche» comme le prévoit l’article 5.
La Tribune : Pourquoi selon vous ne l’a-t-elle pas fait ?
Cheikh Ould Ahmed Ould Baya : Je ne saurai vous le dire
avec certitude. Probablement parce que les conséquences d’un pareil
acte affecteraient inévitablement les pêcheurs espagnols restés sur zone
et vous savez que l’Espagne est un poids lourd de la pêche européenne
Donc, au lieu d’une dénonciation, le Conseil des Ministres européen a
adopté le Protocole en décembre 2012, autorisant ainsi la Commission
Européenne à payer la compensation financière de 67 millions euros à la
Mauritanie.
La Tribune : Mais
l’Espagne était leader du lobby européen anti protocole, comment alors
aurait-elle pu s’opposer à sa dénonciation?
Cheikh Ould Ahmed Ould Baya : Oui mais cela ne l’empêchait pas
de préserver les intérêts de ses pêcheries restées en activité en
attendant de faire ce qu’elle peut pour les céphalopodiers exclus et les
crevettiers en difficulté. Je ne vois pas la contradiction. C’est ainsi
qu’elle a pu obtenir des améliorations importantes au profit de navires
crevettiers.
La Tribune : Lors du
dernier round, les Européens auraient offert de diminuer la compensation
financière de 67 millions euros mais aussi le quota en passant de
300.000 à 200.000 tonnes de pélagique. Vous auriez refusé. N’est-ce pas
logique de payer moins quand on va pêcher moins ?
Cheikh Ould Ahmed Ould Baya :
Oui, bien sûr, c‘est logique de payer si on pêche moins. Seulement, il
ne s‘agit pas ici d‘une règle de trois. La compensation financière est
un droit d’accès, payé par l’UE, à ne pas confondre avec le prix du
poisson payé par l’armateur à la tonne pêchée.
Ce droit d’accès, comme nous avons souvent répété à nos partenaires
européens, est payé pour : 1. réserver un quota important sans aucune
garantie de prélèvement, et qui ne peut être alloué à une autre partie,
comme c’est arrivé en 2012 ; 2. accéder à une zone de pêche très riche,
calme, sûre et surtout proche des marchés européens et africains ; 3.
Avoir la priorité à la ressource par rapport à tous les partenaires
étrangers, juste après les pêcheurs mauritaniens etc.
Pour rappel, les négociateurs européens Messieurs Stefan Depypere et
Constantin Alexandrou, en juillet 2012, avaient aussi commencé par
demander un quota pélagique de 200.000 T au lieu de 250.000 T
précédemment. Ils ont opté finalement pour 300.000 T quand ils ont
compris que le droit d’accès serait de toutes les façons le même.
Cela arrangeait aussi la Mauritanie qui est depuis 2012 payée à la tonne
pêchée et non au forfait. Ceci dit, si les Européens cette fois optent
pour 200.000 T, ils paieront un tiers en moins mais seulement sur les
charges liées au prix du poisson : la redevance de 123 euros par tonne
pêchée, les frais de fonctionnement, les taxes et frais divers etc.
Cette fois la règle s‘appliquerait.
La Tribune : Les
Européens auraient proposé de compenser cette régression de la
compensation financière par un appui financier ou une subvention.
Pourquoi vous y êtes-vous opposé ?
Cheikh Ould Ahmed Ould Baya : Parce qu’il s’agit d’un
leurre, le même que celui des protocoles des années d’avant 2O12. Des
protocoles aux conditions financières très avantageuses sur le papier,
qui s’avèrent à la fin décevantes pour la Mauritanie et avec des
conditionnalités qui rendent leur décaissement ou recouvrement
impossibles. Pour en avoir le cœoeur net, consultez ces anciens
protocoles, et faites le rapprochement avec leurs résultats. Comme on
dit chez nous, «qui a été mordu par un serpent, a peur des cordes».
Il serait beaucoup plus facile, dés lors que cette «compensation» est
envisagée par l’UE, que cette dernière subventionne ses armateurs pour
les aider à payer le juste prix du droit d’accès demandé par la
Mauritanie.
La Tribune : Des
rumeurs disent que les canariens dans le cadre d’un partenariat avec la
zone franche de Nouadhibou pourraient amener la Mauritanie à
reconsidérer l’obligation de transbordement en Mauritanie . Qu’en est-il
?
Cheikh Ould Ahmed Ould Baya : Je ne suis pas au
courant. Il s’agit comme vous dites de ces fantasmes qui accompagnent
les périodes de négociations, soit pour déstabiliser les négociateurs de
part et d’autre, en donnant de faux espoirs aux uns et en décourageant
la bonne volonté des autres. Derrière tout cela se dessine la volonté de
réhabiliter un système qui profitait à certains opérateurs tout en
privant le pays de la possibilité de jouir efficacement et pleinement de
son potentiel.
La Tribune : Vous
faites allusion aux détracteurs nationaux et étrangers du Protocole,
ceux-là susurrent dans les salons que le Maire de Zouérate que vous êtes
doit avoir moins de temps pour mener une négociation aussi laborieuse,
s’il veut apporter des solutions aux problèmes d’une ville minière qui
était au bord de l’explosion sociale. Que répondez-vous ?
Cheikh Ould Ahmed Ould Baya : Oui, les esprits
malveillants essayent toujours de déstabiliser celui qu’ils croient être
la pièce maitresse d’un processus qu’ils veulent torpiller. Dans le cas
des négociations avec l’UE, c’est sur ma personne que ça tombe. Ils
oublient que l’équipe de négociateurs que je dirige a un avis technique,
étayé par la volonté politique nationale.
Désormais peu importe qui dirige notre équipe.Nos soucis concernant la
préservation de la ressource et même l’instauration d’un commerce
équitable rencontrent très souvent l’adhésion de la plupart des acteurs
politiques européens. C’est que là-bas, l’élite est consciente de la
nécessité d’assurer une bonne gouvernance des ressources naturelles et
est souvent prête à soutenir tous les efforts d’indépendance des pays
comme le nôtre.
Cette élite sait que l‘effondrement de notre zone de pêche aurait de
lourdes conséquences pour nous certes, mais aussi pour l‘Europe. Leur
défense des intérêts mauritaniens compensent heureusement tout le
travail de sape que certains nationaux entreprennent. Mais, c’est
surtout, et c’est le lieu de le dire, la volonté politique réelle et
engagée du Président Mohamed Ould Abdel Aziz qui a permis à la
Mauritanie de mener des négociations professionnelles basées sur des
données scientifiques irréfutables et de traiter ensuite d’égal à égal
avec ses partenaires.
Ce qui est nouveau ici, c’est essentiellement que nous travaillons tous
pour l’intérêt général de la Nation et qu’aucune interférence politique
supérieure ne vient perturber le processus des négociations.
Pour revenir à ma ville, à cette belle ville qui a tout donné à la
Mauritanie, au bout de près de cinquante ans d’exploitation minière.
Cette ville manquait cruellement d’eau. Elle est désormais régulièrement
alimentée grâce à l’achat de nombreuses citernes et à la réhabilitation
d’un circuit d’alimentation par train qui va de Boulenouar, non loin de
Nouadhibou. La solution pérenne de la question de l’eau commence par la
maitrise du potentiel hydrique : nous avons travaillé à la construction
de barrages et de retenues dont l’apport sera important.
En quelques mois, la couverture sanitaire a été considérablement
améliorée. La SNIM et les acteurs économiques sont revenus
progressivement à leurs rôles naturels de redistributeurs : la
prospérité des entreprises minière doit rayonner sur l’habitant, cela se
fera petit-à-petit. Nous avons décidé d’exonérer de taxes tous les
petits commerces (ils le sont tous à Zouérate)et de reprendre en gestion
directe tout ce qui appartient à la Mairie. Les populations démunies
bénéficient désormais d’assistance régulière et conséquente.
Mais le travail en profondeur a visé la pacification des rapports entre
la force ouvrière qu’elle soit régulière ou saisonnière, et les
employeurs. En résolvant ce problème social, de grands équilibres ont
été retrouvés et la fracture sociale qui a causé tant de dégâts s’est
considérablement rétrécie.
Tout ça en quelques mois. Nous croyons que nous sommes sur la bonne
voie, avec notamment l’ouverture de passerelles de concertations
permanentes entre les citoyens et leurs élus. Ce qu’il faut ici, c’est
réhabiliter la valeur du travail et restaurer la confiance entre
l’encadrement administratif (Administration et Mairie) et la population.
C’est en bonne voie.
Je fais partie personnellement d’une génération qui donne le mieux
d’elle-même quand elle se trouve devant plusieurs défis et qu’elle se
bat sur plusieurs fronts. Surtout quand l’objet de la bataille est le
bien-être de notre population de Zouérate ou de Fassala, de N’Diago ou
de N’Beyket Lahwash.
Vous devez savoir que les retombées de l’accord de pêche profitent aux
populations mauritaniennes, non seulement en terme d’opportunités de
travail ou encore par l’apport financier substantiel généré, mais aussi
par ces 2% prélevés sur le pélagique et gracieusement distribués aux
démunis des bidonvilles de Nouakchott et de Nouadhibou, à ceux de Bir,
de Bassiknou, de Boghé, de Gouraye, de Kankossa, de Moudjéria, de
Tiguind.
Nos détracteurs nous accusent de «trop tirer sur la ficelle pour
arracher le plus à nos partenaires et que pour cela on risque de rompre
la ficelle». Heureusement que l’époque où le négociateur mauritanien
s’empressait de signer pour les dessous de table est révolue.
Heureusement que le temps où notre pays signait de toute manière parce
qu’il n’avait pas le choix, car contourné est révolue. Aujourd’hui,
c’est le professionnalisme des négociateurs, leur compétence et c’est la
possibilité pour la Mauritanie de traiter d’égal à égal avec ses
partenaires qui dérangent les sceptiques. Rassurez-vous, quoiqu‘il en
soit, désormais rien ne sera plus comme avant.
La Tribune