
Revenir 40 ans en arrière peut être un exercice intéressant. Dommage
qu’il ne soit possible de le faire, que dans la tête… Je l’ai fait en
revenant un après-midi de fin de janvier 2015 à
Ould Yengé que ma famille a quitté en 1975.
Pour y aller de
Nouakchott, nous avons mon frère
Aly et moi bifurqué du carrefour d’
Aleg vers
Boghé puis
Kaédi et
Selibaby où nous sommes allés nous recueillir au cimetière où repose notre mère
Fatimettou Mint Khattri emportée très jeune, en 1974, par la maladie. Une première grande tragédie qui sera -hélas- suivie par d’autres.
Il était prévu que nous revenions de
Selibaby à
Nouakchott, mais par respect pour la mémoire de notre mère, nous nous sommes dit de revoir
Ould Yengé d’où elle avait été évacuée vers
Selibay dont le Major du dispensaire était
Mohamed Ould Sramagha, un grand ami de notre père.
Quelque chose nous a donc tirés vers
Ould Yengé où nous avons fait les premières années de notre enfance. Nous y sommes revenus un après-midi ensoleillé.
Le littéraire que je suis s’y est revu à 8 ans, avec des images floues fournies par une mémoire à la recherche de mises à jour.
Il y a peu de bouses de vaches, plus de vaches peulhes blanches aux
cornes longues, le béton a remplacé le banco, il n’y a plus de cases, il
y a maintenant des poteaux électriques et des pylônes du GSM -me disais
je- sans me situer dans un décor que je reconnaissais à peine.
Plus concret, de part sa formation d’ingénieur, mon frère
Aly me tire de mes pensées :
«Il nous faut un repère, on va chercher le bureau du préfet, car on habitait non loin».
Nous ne tardâmes d’ailleurs pas à déboucher sur un quartier d’où nous
apercevons les locaux en ruine de l’ancienne préfecture dont la vue
produisit en nous un grand déclic.
Les souvenirs commencent alors à m’assaillir: le boabab , le ksar peulh
fondé par les Mody Nalla la fin du XIXème siècle , les cavaliers
soninkés qui venaient de Bouly et de Dafort, nos plongeons dans
«Tichilit Naya», dans les mares
«Ekne» et
«Asarsar» de l’oued
«Lemsila» un affluent du Karakoro me reviennent à l’esprit.
Egalement nos cueillettes des gommiers, des doumiers et des arbres
"Dembou" ainsi que nos récoltes des fruits de mares, comme le cous-cous de la fleur
«Ndayri» et la betterave sauvage qu’on appelait
«Todhba».
Des activités qu’on menait en période d’hivernage et au cours desquelles
ils nous arrivait de passer la journée à courir derrière des lapins,
des écureuils et des troupeaux de phacochères très prisés par les
«N’madis» que l’on rencontrait avec leurs meutes de chiens .
Et pendant que je pensais à tout cela et aux fameux
«Fulbe Gieri»
que l’on rencontrait également dans les parages et qui jouaient,
légèrement vêtus, une formidable musique avec un violon artisanal, une
sorte de
«Rbab»,
Aly, me tire encore de mes rêveries :
«On va aller voir notre école» me dit-il.
Je le regarde sans savoir à quoi il pensait, même s’il m’a paru très ému.
«Voici notre école !» lance-t-il avec son air de fonceur.
On reconnait l’école où nous avions fait le
CIA ou le
CIF, le bureau de poste où officiait à l’époque
Moussa Diarra juste derrière le magasin de notre père qui jouxtait le domicile de
Youba Sylla l’infirmier de
Ould Yengé dont je me rappelle à cause de la circoncision.
Puis on progresse vers les vestiges du camp des gardes qui n’existe
plus. On le laisse à notre droite et on vire à gauche vers la maison du
trésorier.
Nous garons devant la cour qui abritait la maison des
Kane Yahya et juste à coté on voit celle de l’émérite vétérinaire
Ba Demba Samba que nous surnommions
"BDS" , où son fils, le Ministre
Ba Ousmane a
érigé une maison en béton. Nous nous y arrêtâmes pour notre séjour.
Nous étions en fait à coté des ruines de notre maison qui nous a vus
grandir. On l’a reconnu avec le puits qu’elle surplombait.
En face, il y a le terrain qui abritait la maison de
Thierno Abdallahi Dia de la première promotion des rédacteurs d’administration du pays chargée de l’état civil , à coté du bureau du cadi
Ould Hamma Khattar et juste devant, l’espace où les garnements que nous étions jouaient le soir au
«Gew»
(lutte traditionnelle) , un rythme endiablé qu’on obtenait en utilisant
des ustensiles avec lesquels on tapait avec des bâtonnets et sur lequel
on dansait en défiant un adversaire pour la lutte. J’étais l’un des
petits maures au milieu des nombreux enfants
Pular dont je parlais d’ailleurs bien la langue.
Je me rappelle que sans me décourager je me faisais aplatir chaque soir étant maigrichon à l’époque comme
Cheikh Tijane Dia (directeur du Journal «Le Rénovateur» ) qui était plus batteur de
«Guew» que lutteur, contrairement à son grand frère l’ancien Lieutenant
Dia Abderrahmane.
C’était une époque où je ne savais pas encore, que j’étais maure et que Dia était pular .
C’est vrai, que j’entendais des expressions comme
«chapato wona nedo» ou
«lekwar mgaçir a’amar»,
mais je pense avec le recul, que c’était sans quelconque méchanceté,
juste une façon de parler, car nous étions des vrais amis et surtout des
frères.
Nos pères et mères se fréquentaient, se concertaient, s’aidaient et se
respectaient.
Une image est restée à jamais gravée dans ma mémoire quand Feue
Aissata Sall la mère de
Cheikh Tijane Dia pleurait à chaudes larmes me serrant avec mes frères dans ses bras à la mort de mère.
Aujourd’hui encore, je revois l’image de cette femme Torobé, majestueuse
et sublime qui portait toujours un foulard sur la tète, de grandes
boucles d’or aux oreilles et des robes amples et qui était assidue à la
petite la mosquée que son très pieux mari a érigé dans sa cour.
Quand j’ai appris en 1987 que son fils
Abderrahmane a été arrêté dans une tentative de putsch racial menée par des militaires Halpulaareen, je me suis dit que le fils de
Thierno Abdellahi Dia ne peut, en aucun cas, être raciste.
Je l’ai rencontré après sa libération et il m’a raconté son enfer à
Walata . Son récit a fait couler mes larmes.
Je revois également l’image de la mère de
Ba Ousmane Aissata Kane, qui était tellement blanche sans que je ne trouve cela curieux ainsi la Grande Royale
Mame Penda Wane la mère de
Samba, Abdoul et l’intrépide
Birama . Par la force du destin, j’ai été appelé par la suite, à vivre des moments, avant mon baccalauréat dans plusieurs villes de
Mauritanie (Tidjikja, Kobeni, Aioun, Tintane), et après celui-ci, à
Timbedra, Akjoujt et
Kiffa.
Je ne suis pas parvenu à garder de ces lieux, des souvenirs aussi marquants que ceux laissés par
Ould Yengé….
A suivre…
Isselmou Ould Salihi (IOMS)