dimanche 27 février 2011

L’Avolle au Hodh Gharbi:Une imprenable forteresse de marginalisation, de pauvreté et de désolation



Quelque part dans les adwabas reclus, extrêmement pauvres, aux confins de l’Avolle, des hommes et des femmes, meurtris par des décennies d’exclusion et de traitements dégradants, font face, avec courage et détermination, aux durs aléas que leur impose un environnement socio économique complètement délabré. Dans ces contrées oubliées, aux environs de Tamchekett, loin au Hodh Gharbi, le combat pour la survie a blanchi les têtes de jeunes hommes qui ont, à peine, dépassé la trentaine. On leur donnerait la soixantaine révolue. Selon Mahmoud, un habitant de Guey’ett Lebgar, un adebaye d’une vingtaine de maisons en banco, revenu précipitamment des champs, alerté par le vrombissement inhabituel de nos trois voitures: «Ici, c’est la misère.
Nous cultivons les champs et après, rien. Notre école existe depuis quinze ans et ne comporte qu’une petite classe, construite par les habitants. L’instituteur est souvent absent. Pour se soigner, hommes, femmes et enfants doivent accomplir plus d’une vingtaine de kilomètres, à dos d’âne, pour les plus chanceux, ou à pied, avant d’atteindre le plus proche poste de santé. Nous buvons l’eau de la mare, en hivernage. Et, en dehors de cette saison, celle d’un puits de fortune d’un mètre ou deux de profondeur». La saveur, disons particulière, du zrig et du thé, généreusement servis, au demeurant, corroborent les propos de Mahmoud. Ici, on se rend vraiment compte de l’invisibilité de l’Etat. Les services de base font cruellement défaut. Comme dans la quarantaine de villages où le Programme de Prévention des Conflits et du Renforcement de la Cohésion Sociale (PPCRCS) du Système des Nations Unis intervient, la pauvreté, la privation et le dénuement se sont, allégrement, propagés.

Vive la cohésion sociale et la prévention des conflits!

C’est essentiellement ce que le PPCRCS veut entreprendre, à travers la promotion de l’unité nationale et la citoyenneté, d’une part, et le renforcement de la capacité des acteurs, dans le domaine de la prévention et de la gestion des conflits, d’autre part. Lancé, officiellement, le 7 septembre 2009, ce programme, auquel participent plusieurs agences des Nations-Unies dont le PNUD, l’UNICEF, le FNUAP et l’agence chargée de lutter contre la drogue et le crime, en partenariat avec l’Etat mauritanien, à travers des institutions comme le Commissariat aux droits de l’Homme ou le ministère de la Justice, entre autres partenaires institutionnels, intervient dans les wilayas des deux Hodhs , du Brakna et du Trarza. Etalé sur trois ans, de 2009 à 2011, avec un budget de cinq millions de dollars du fonds espagnol pour la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD), le projet de prévention des conflits et du renforcement de la cohésion sociale dont devraient bénéficier d’anciens esclaves – plus de 30.000 personnes, disséminées dans plus de quarante villages très pauvres – exposés à des conditions socioéconomiques difficiles, conséquences de plusieurs années d’exclusion et de marginalisation; augmentés, tout naturellement, des rapatriés du Sénégal, principalement au Sud du pays, au Brakna et au Trarza. Marchés communautaires, édification de classes ou de Maisons Pour Tous (MPT), ouverture de boutiques dans les adwabas, fourniture de bœufs et de charrues, mise en place de plates-formes fonctionnelles, introduction de moulins à grains, dans des adwabas isolés, organisation d’ateliers de formation, de journées de plaidoyers et de sensibilisation, au profit des leaders d’opinion, des notables et des femmes actives: autant d’activités qui devraient contribuer à la réduction des disparités et des discriminations et à la mise en place de mécanismes originaux qui s’inspirent des réalités de la société, pour la prévention et la résolution des conflits. Dans les deux Hodhs, 12.000 personnes bénéficieront, directement, des 124 activités génératrices de revenus retenues, dont 9 marchés communautaires, 9 salles de classes, 26 moulins à grains, 40 charrues, 40 bœufs et 29 boutiques communautaires. La coordination du programme des Nations-Unies pour le développement chargée de ce programme a entrepris des missions de terrain qui ont permis d’identifier, en parfaite collaboration des populations bénéficiaires, la nature des interventions. Dans ce cadre, l’implication, effective et importante, des femmes constitue un souci, majeur, des responsables de ce programme. Ainsi, sur les 620 membres qui composent les 124 comités de gestion mis en place démocratiquement, pour gérer ces différentes activités, 372 femmes (60%) occupent des postes clés, comme la présidence, vice-présidence ou trésorerie.

M comme marginalisation

Guey’ett Lebgar, Vraw, Ségu, Beissive, Tewmiyatt, Eguerj Lehjar, Eguerj Lehchich, Guey’ett Teydoume: des adwabas en plein Avolle, aux confins de la moughataa de Tamchakett. En tout, pour les six villages, juste cinq classes de fortune, un petit poste de santé déserté, perdu entre deux plateaux. Rien d’autre. Dans ces villages, hommes et femmes, visiblement très fatigués, se résignent à mener un combat inégal, contre une nature austère qui leur impose, pour survivre, un inéluctable supplice sishyphien dont l’agriculture constitue l’essentiel. Tapis entre des roches séculaires, les villages ont appris à vivre résignés. Pourtant, la civilisation semble être passée par là. La preuve, Vatma, une vieille femme d’une soixantaine d’années ou plus, en voile indigo délavé et crasseux, tient, en guise de collier, un téléphone portable. «D’ailleurs», me dit-elle, «ma carte, une recharge Mattel de cinq cents ouguiyas, s’obstine à ne pas «rentrer», depuis hier soir». Mes essais pour l’aider s’avèrent vains. Mais Vatma gardera, quand même, sa précieuse carte de recharge. «On ne sait jamais. Demain, peut-être…» A part les classes en banco, construites par les habitants de ces villages, aucun service de base. L’eau provient de puits d’à peine un mètre de profondeur. Pourtant, les habitants de ces planètes d’un autre monde votent. C’est même, peut-être, une des rares occasions de «voir un élu». Comme aujourd’hui, vendredi 18 février 2011, à Guey’ett Teydoume où le sénateur de Tamchakett et son hakem sont venus, dans le cadre du PPCRCS, assister à la pose de la première pierre de construction des boutiques communautaires des villages d’Eguerj Lehjar et de Tewmiyatt.

P comme pauvreté

Si l’Aftout est considéré comme le triangle de la pauvreté, l’Avolle en est le rectangle. Extrême dénuement. Pas d’eau potable. Pas de points de santé. Un simulacre d’écoles, qui frise le ridicule et insulte le savoir. Des populations véritablement laissées pour compte, dans les travées, infréquentables, de routes tortueuses et escarpées qui ne mènent à rien. Ou, peut-être, au dénuement total, au désespoir, à la résignation, inspirée d’une foi que des décennies ont fortement ancrée. Si, ailleurs, les oiseaux se cachent pour mourir, ici, dans les profondeurs de l’Avolle, dans ces adwabas complètement démunis, royalement oubliés par l’administration et par l’Etat, les hommes se cachent pour mourir, dans une pauvreté dont personne ne se soucie, même pas le Président des pauvres. Ici, bien plus que partout ailleurs, on saisit, d’emblée, l’incommensurable distance entre le grand P de Président et le petit p de pauvres…

F comme fou

A Guey’ett Teydoume, lors de la cérémonie de la pose de la pierre de la boutique, un jeune homme, la vingtaine largement entamée, a, copieusement, critiqué l’absence de services de base dans son village. Selon lui, ces populations pauvres ne font l’objet d’aucune attention. Rien n’est fait pour elles. Le sénateur de Tamchekett a été, même, pris à parti par le jeune déchaîné. Il lui a fallu deux à trois longues heures, pour faire entendre ses protestations. Le wali du Hodh Chargui a pris le temps de l’entendre attentivement. Selon des hommes de son village, le subversif serait fou. Pour avoir dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Bonjour Moha le fou, Moha le sage.

B comme «Beletig»

La pose de la première pierre de certaines boutiques communautaires, entreprise par le commissaire aux droits de l’Homme et la représentante adjointe du PNUD, a constitué une occasion de faire, maladroitement, de la politique. Les discours du maire de la commune de Guey’ett Teydoum, lu, par procuration – quel ironique dédain! - par le secrétaire général de la commune, au nom du maire, et la présence, équivoque et injustifiée, d’hommes politiques locaux, à quelques semaines du renouvellement du sénateur de Tamchekett ont suscité confusion dans les esprits peu alertes des populations de ces contrées reculées.

O comme oubli

Dans son discours, le commissaire aux droits de l’Homme a «oublié» de lire les parties qui traitent des séquelles de l’esclavage que le programme pour lequel il est venu, de Nouakchott, considère comme des causes essentielles de la situation déplorables des anciens esclaves. Peut-être que la présence, dans la délégation, du président de SOS Esclaves, copieusement ignorée dans le discours, est à l’origine de ce malencontreux «oubli».

Du pain sur la planche

Ainsi, en poursuivant la mise en œuvre des actions, multiformes, du programme de la prévention des conflits et la cohésion sociale, le PNUD ambitionne de fonder des mécanismes, de promouvoir des stratégies et de vulgariser des approches susceptibles de circonscrire ou, même, de venir à bout de tous les conflits potentiels dont les disparités et la marginalisation constituent le terreau favorable. Les séquelles de l’esclavage, les déportations des années 90 et les nombreux litiges fonciers, à travers le pays, ne plaident pas, cependant, pour l’apaisement social et menace, même, la coexistence entre les communautés. Partager, échanger et s’ouvrir sur l’Autre diminuent les disparités et rapprochent les cœurs. La tache est ardue mais pas impossible. La paix sociale en dépend considérablement.

Sneiba El Kory, depuis les confins du Hodh

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire